Ni vue, ni connue
Réalisation : Marc Fitoussi
Casting : Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Anne Marivin, Emmanuelle Bercot, Diane Kruger, Eva Huault, Ana Girardot, Vincent Dedienne, Thomas Jolly
Scénario : Marc Fitoussi
Type de film : Fiction
Pays : France
Année : 2026
Durée : 115 mn
Sortie nationale : 07/10/2026
Elle s’appelle Corinne, Corinne Maclou. Elle est comédienne, intermittente du spectacle et, tous les mois, jongle pour « faire ses heures », acceptant le moindre rôle qu’on lui offre… Jamais les premiers, ni même les seconds, non : ceux qui sont souvent en dehors du cadre, coupés au montage, guère mieux considérés qu’un accessoire ou un élément de décor. Corinne est figurante. Mais elle a ça dans le sang – et qu’importe le rôle pourvu qu’elle ait l’ivresse : celle du jeu, même si jouer, c’est juste passer, floue, devant une photocopieuse ou mettre un peu de vie factice à l’arrière-arrière-plan d’une rue enneigée. Corinne, elle le sait, obtiendra un jour un engagement à la hauteur de son talent. Car, comme elle le dit si bien, « y’en a sous le capot ! » Mais le temps file et si elle n’a pas encore décroché le rôle qui la fera sortir de l’ombre (à son âge, le filet de lumière derrière l’ombre est très, très ténu), elle s’est déjà fait une petite notoriété dans le milieu… Corinne, c’est la chieuse de service : celle qui s’incruste à la cantine des stars où l’expresso est meilleur et les croissants pur beurre, alors que les figurants sont cantonnés au café thermos tiède et sans goût. C’est la relou qui harcèle toutes les équipes pour placer son CV, celle qui interprète chacune de ses scènes comme si elle les avait répétées avec Lee Strasberg. Bref, comme le disent mes enfants, elle est du genre « gênante ».
Jusqu’au jour où la route de Corinne croise celle de Sandrine. Sandrine Kiberlain, comme la comédienne, oui, évidemment : c’est elle. Le talent de Sandrine est immense, son ego pas encore démesuré (mais le melon est bien mûr tout de même) et sa célébrité suffisamment installée pour qu’elle puisse jouir de quelques avantages : cadeaux de marques de luxe, couvertures des magazines, scénarios de cinéastes renommés, soirées mondaines, caprices sur les plateaux… Mais Sandrine traverse un soupçon de crise existentielle : elle vient de se faire piquer la une d’un magazine par Diane Kruger – et le grand rôle de composition de sa carrière est peut-être en train de lui échapper… Ne serait-elle pas « hors sol », comme un plant de tomates élevé sous une serre espagnole ? Trop bourgeoise, trop hautaine ? Et qui l’aime vraiment pour ce qu’elle est ? Finalement, cette relou de Corinne est peut-être une aubaine pour Sandrine : revenir à la source, à une forme de simplicité, prendre un vélib plutôt qu’un Uber, un jambon beurre plutôt qu’un sandwich club. Entre les deux femmes, une relation singulière s’installe, mélange d’admiration, de fascination, teinté d’un peu d’hypocrisie (pour l’une), de sincérité (pour l’autre)…
Ni vue, ni connue observe les coulisses du cinéma comme un petit théâtre des vanités où certain·e·s rêvent d’entrer dans la lumière quand d’autres redoutent d’en sortir. Avoir donné le rôle de l’intermittente du spectacle saoulante à Isabelle Huppert, sans doute la comédienne française la plus adulée, est l’excellente idée de cette comédie sarcastique, qui décortique avec beaucoup de malice et pas mal de tendresse les petites mesquineries et les grandes mégalomanies. Le regard est piquant, souvent corrosif, mais jamais méchant, et la joie avec laquelle les comédiens interprètent leur partition est communicative. Cet hommage aux petites mains du cinéma (on y croise également les machinos, éclairagistes, scriptes, assistants, tout ce petit peuple industrieux de l’ombre) raconte aussi la dureté d’un métier où bien des talents restent sur le bas-côté. C’est souvent drôle, truffé pour les spectateurs les plus érudits de jolies références – et définitivement placé sous le signe de l’autodérision…



