SLOCUM ET MOI
Réalisation : Film d’animation réalisé par Jean-François LAGUIONIE
Casting : avec les voix de Elias Hauter, Grégory Gadebois, Coraly Zahonero, André Marcon, Mathilde Lamusse
Scénario : Scénario d’Anik Le Ray et Jean-François Laguionie
Type de film : Animation
Pays : France
Année : 2024
Durée : 76 mn
Version : VOST
« … Si le Spray n’a rien découvert au cours de son voyage, c’est parce qu’il n’y a sans doute plus rien à découvrir maintenant ; d’ailleurs il ne cherchait aucun nouveau continent. […] En examinant ce qui m’a conduit au succès, je vois un assortiment (pas trop complet…) d’outils de charpentier, une horloge en fer blanc, et des semences de tapissier… » (Joshua Slocum, Seul autour du monde à la voile, 1898)
Si comme à moi le nom de Joshua Slocum vous est parfaitement inconnu, sachez que sa simple évocation suffit à elle seule à remplir d’étoiles les yeux des navigateurs chevronnés, des dévoreurs de récits d’aventures, des impénitents voyageurs en bibliothèque, ainsi que d’une multitude de discrets rêveurs d’horizons lointains. Sachez également que ce n’est pas bien grave, car si le film n’est justement pas un biopic du mythique marin du 19e siècle, il vous fournira succinctement le peu qu’il y a à savoir sur sa vie, son œuvre – juste de quoi vous donner l’irrépressible envie de vous précipiter dans le premier Musée de la marine venu pour vous gorger de ses très réelles et très formidables aventures en solitaire autour du monde. Comme le fait le petit François, dès qu’il a du temps libre, du haut de ses 11 printemps. Et comme l’a fait avant lui Pierre, son vieux, qui ne s’en est jamais vraiment remis. Au point de bassiner le monde, les collègues, les amis, la famille, avec son héros. Résultat, et c’est bien fait : au boulot comme à la guinguette ou au bistrot, Pierre, on ne l’appelle que Slocum.
Dans la France des années 1950, en pleine reconstruction de l’après-guerre, il n’est pas si évident pour un petit représentant de commerce responsable, avec une femme et un gosse à charge, de rester fidèle à ses rêves d’enfant. Pas très bavard, nippé d’un inusable complet salopette-bérêt, la tendresse bourrue et le clope vissé au coin des lèvres, Pierre élève avec une discrète affection le petit François dont il est le père sans en être le géniteur. Lequel François observe en retour avec amour, admiration et timidité ce père taiseux – le seul qu’il ait vraiment connu – qui se lance dans le projet fou de construire seul, dans le petit jardin du pavillon familial, sagement rangé au bord de la Marne, une reproduction du Spray, le bateau mythique de Slocum. Et pas une maquette ou un ersatz de navire à enfermer dans une bouteille, non : un vrai bateau sur lequel il pourra, avec femme et enfant, prendre la mer à son tour. Une entreprise d’abord solitaire, puis familiale, tout à la fois intime et titanesque.
On ne va pas y aller par quatre chemins : Jean-François Laguionie est un immense cinéaste d’animation – donc un immense cinéaste tout court – et Slocum et moi est, à ce jour, son plus beau film. Loin des canons modernes de la 3D uniformisée, il anime avec bonheur croquis et aquarelles, procède par petites touches sensibles, griffonne, rature, reprend, colore, suit les méandres de la mémoire pour filmer cette belle histoire tout en subtilités et en délicatesse. Pierre, sur qui veille l’ange tutélaire Slocum, est raconté à travers le regard émerveillé, a posteriori, de François, qui s’affirme avec force fils de ce père si peu fantaisiste et si fantasque à la fois. Portrait d’un homme, portrait d’une époque, évocation d’un rêve éveillé et d’une odyssée immobile, le film vous laisse comme deux ronds de flan : la gorge nouée d’émotion et les yeux, comme il se doit, remplis d’étoiles.



