LE REPLI
Réalisation : Écrit, réalisé, filmé, monté par Joseph PARIS
Type de film : Fiction
Pays : France
Année : 2024
Durée : 93 mn
Version : VOST
Repéré lors du Festival International du Film sur les Droits Humains de Genève, un film-outil passionnant, d’une intelligence et d’une clarté rares. Il nous paraît indispensable que tout un chacun s’en saisisse de toutes les manières possibles, pour forcer les portes et faire entendre cette autre voix dans le débat public.
C’est simple et rassurant comme une pelote de laine : tu tires doucement le bout du fil qui dépasse, et tranquillement, simplement, ça se déroule. Ainsi des tiraillements, des inflammations, des replis, tous ces nœuds et ces entrelacements qui crispent et divisent la société française – et que des décennies de choix politiques et de commentaires médiatiques ont consciencieusement œuvré à rendre inextricables. Ces oppositions fabriquées, ces lois séparatistes et sécuritaires, ces communautarisations qui sont devenues l’alpha et l’omega sur lesquels se construisent les discours politiques binaires, se focalisent tous les enjeux électoraux et qui n’en finissent pas de fragmenter le corps social : et s’il n’était pas si difficile d’en déjouer le fouillis, de reconstituer le lent processus historique qui les a tout emmêlés… ?
À l’origine du film, les attentats de 2015. Comme beaucoup, Joseph Paris, cinéaste et plasticien, est d’abord saisi par la violence de l’uppercut qui frappe et tétanise toute la société – uppercut doublé par la réponse politique immédiate, cinglante : proclamation de l’état d’urgence et discours sur la déchéance de nationalité. L’ennemi, intérieur, est clairement désigné : son origine, sa condition sociale permettent de l’identifier facilement – et pour simplifier encore, tout est mis en ouvre pour le ramener à sa culture et sa (supposée) religion. Le cinéaste entreprend de démonter ce discours et rencontre rapidement Yasser Louati, militant des droits humains, encarté nulle part, dont le propos le frappe : viser une minorité tout en rassurant la majorité à grands renforts de « ne vous inquiétez pas, ça ne concerne que ces gens-là », ça amène immanquablement à la mise en place de restrictions de liberté qui, à court ou moyen terme, concerneront l’ensemble de la population. Un discours incluant, réellement universaliste (pour une fois), dans lequel le cinéaste se reconnaît, qui le « met dans la boucle » : « Ce n’est pas seulement par altruisme que je suis concerné par le sort des Français musulmans, ce qui leur arrive, c’est ce qui nous attend ». Mais comment en est-on arrivé là ? D’où repartir, à quel moment reprendre le récit, de la société française, de son immigration, pour identifier et peut-être soigner les maux qui la gangrènent ?
De fil en aiguille, Yasser et Joseph creusent, interrogent, des années 80 à aujourd’hui, le phénomène du repli identitaire en France, la montée du racisme et les restrictions des libertés. Ils délivrent une parole qu’on ne parvient plus à entendre, en décortiquant le discours médiatique et politique, confrontant l’actualité aux archives. Et ce qui semblait enchevêtré, indiscernable et insoluble, apparaît clairement intelligible, d’une imparable logique. Ça ne donne évidemment pas de solution magique pour sortir de ce merdier, mais tout est là, sous nos yeux, proprement étalé et mis au jour. Prêt à servir. Et franchement, même si tout n’est pas agréable à voir et à entendre, le simple fait de déplier ces tentations de replis, identitaires, communautaires, ça fait un bien fou – et ça donne des envies, des idées pour la suite.



