MEKTOUB MY LOVE : Canto due
Réalisé par Abdellatif KECHICHE
Année : 2025
Pays : France
Durée : 134 mn
VOST
avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche, Jessica Pennington, Hafsia Herzi
Scénario d’Abdellatif Kechiche et Ghalya Lacroix d’après le roman de François Bégaudeau La Blessure la vraie
« Tu peux parler. Il ne faut pas rester bloqué » est la toute première réplique qu’on entend dans Mektoub my love : Canto due. Elle sort de la bouche de son personnage principal, Amin, qui s’adresse à sa partenaire Charlotte alors qu’il est en train de la photographier. Il est impossible de ne pas y voir un commentaire sur le statut de la trilogie Mektoub my love. Si Canto uno est sorti en 2017, sa suite, Intermezzo, projeté au Festival de Cannes en 2019, n’est jamais sortie en salle. Depuis, on avait presque fait le deuil, à la fois de ce Canto due, et même du cinéma d’Abdellatif Kechiche et des polémiques l’entourant.
Disons-le d’emblée : le plaisir de retrouver l’univers de Mektoub est immense. Après cette séquence d’ouverture, le film se prolonge dans une scène de restaurant où toute la famille d’Amin est rappelée au boulot par un couple de riches Américains qui désire manger un couscous tardif. L’été 1994 touche à sa fin. Le récit se déploie quelques semaines après l’endroit où l’avait laissé Canto uno. Jessica, une actrice américaine connue pour son rôle dans une série populaire, passe ses vacances dans le Sud de la France avec son mari, producteur hollywoodien plus âgé. Tandis que la rencontre entre ce couple et l’entourage d’Amin génère de multiples intrigues, à commencer par la perspective pour Amin de voir ses rêves de cinéma se concrétiser, Ophélie met Amin au courant de son désir d’avorter et lui demande de l’aider, dans le dos du père et cousin d’Amin, le dragueur et beau parleur Tony.
Alors quoi de nouveau sous le soleil de Sète ? En rupture totale avec Intermezzo, à la limite de la transe, Canto due est d’une efficacité assez hallucinante, digne d’une série américaine. Le choc des cultures entre ce couple stéréotypé actrice / producteur plus âgé et la famille d’Amin permet à Kechiche de redéployer l’un de ses thèmes de prédilection : la création, à l’aune des dynamiques de pouvoir néo-colonial. Car Jessica et son mari se comportent avec Amin et son entourage comme s’il s’agissait de leur petit personnel. Dans le cas d’Amin, ce néo-colonialisme se double de la domination qu’exerce un producteur hollywoodien sur un jeune auteur français néophyte.
Mais là où Canto due est sûrement le plus fascinant, c’est dans la façon dont il déplace l’autre grande thématique du cinéma de Kechiche : la chair et le désir qu’elle suscite. Kechiche, ce « chair » cinéaste, tendance carnivore, est fasciné par toutes ces formes : la bonne chair, celle qu’on mange, autant que la chair des femmes érotisées, ou dont l’exploitation par la médecine blanche est dénoncée dans Vénus noire. Canto due est vissé aux visages des actrices et des acteurs, tous fabuleux. Le regard de Kechiche sur ces visages, ce qu’ils expriment, cachent, ou refoulent est d’une beauté fulgurante. Quant à la bonne chair, elle est devenue l’apanage des dominants, qui se goinfrent devant celles et ceux qui l’ont préparée et servie.
Passionnant et sublime, le film est aussi très ludique dans les jeux de correspondance qu’il entretient avec les films précédents. Dans une scène vers la fin du film, on entend notamment Zina de Raïna Raï, le même morceau qu’Amin entend dans la première scène de Canto uno lorsqu’il épie Ophélie et Tony en train de faire l’amour. Ce que la réutilisation de ce titre annonce, c’est la situation dans laquelle Amin va se retrouver dans la séquence suivante, non plus voyeur, mais voyeur du voyeur. Revivre les mêmes choses tout en ayant déplacé son regard, c’est en fin de compte tout ce que raconte Canto due. (d’après Bruno Deruisseau, Les Inrocks)