ANIMAL TOTEM
Écrit et réalisé par Benoît DELÉPINE
Année : 2025
Pays : France
Durée : 89 mn
VOST
avec Samir Guesmi, Olivier Rabourdin, Solène Rigot, Pierre Lottin, Patrick Bouchitey, Harpo Guit, Gérard Boucaron
En tandem avec son complice Gustave Kervern, l’ami Benoît Delépine est entré en cinéma comme dans une drôle de religion il y a tout juste vingt ans, en balançant sur les écrans de France Aaltra : un improbable road-movie à la fois punk et rural, qui traçait la route depuis la campagne picarde jusqu’aux forêts finlandaises à la vitesse des fauteuils roulants de ses protagonistes. À l’arrivée, rencontre avec le grand Aki Kaurismaki, promu au grade d’ange tutélaire de leur cinéma. Par la suite, de films satiriques mal élevés en comédies lunaires fauchées, mi-loufoques, mi-politiques, mi-situationnistes, mi-surréalistes (ça fait quatre mi : normal, ils sont mauvais en calcul), ces sales gosses du cinéma français ont construit, comme on dit, « une œuvre » à nulle autre pareille, immédiatement reconnaissable : poésie visuelle minimaliste, amour des espaces vides de nos contrées méconnues, personnages singuliers, attachants et cocasses, interprétés par une pléiade de comédiennes et comédiens en liberté devant leur caméra – et derrière la farce une critique acide de notre monde capitaliste qui s’autodétruit.
Premier film écrit et réalisé en solo par Benoît Delépine, Animal totem fait pourtant la boucle avec Aaltra. Road-movie encore, toujours à travers les plaines de Picardie – puis d’Île de France –, à ceci près que le héros traverse nos campagnes sur ses deux jambes… mais bizarrement menotté à une valise à roulettes. Cet homme, c’est Darius. Costume impeccable et (donc) valisette de représentant de commerce fixée au poignet, il débarque à l’aéroport de Beauvais (cet aéroport « parisien » destiné aux compagnies low-cost, construit en pleine cambrousse à soixante kilomètres de la capitale) pour se rendre jusqu’au quartier affairiste et affairé de la Défense. Il est en mission mais atterrit sans avoir rien à déclarer, même pas carte bleue ni argent liquide – qu’à cela ne tienne : il ira à pied à travers champs, zones commerciales, forêts et lotissements pavillonnaires. Son chemin, filmé dans un stupéfiant cinémascope anamorphosé (comme si on voyait le monde à travers les yeux mi-clos de Charles Bronson dans Il était une fois dans l’Ouest) qui transforme le Beauvaisis en Monument Valley de proximité, est, évidemment, parsemé de rencontres improbables : une hackeuse anarcho-écologiste, un policier municipal surinvesti dans sa mission qui a vu trop de shérifs de cinéma… Mais surtout, Darius semble savoir parler – non pas aux animaux, mais avec eux. Un peu comme Saint-François d’Assise, leur protecteur si l’on en croit les légendes médiévales. Ainsi notre porteur de valise s’entretient-il au fil de son périple avec un cerf, un renard, une chouette, une chenille, une mouche… Et dans un élan animiste exaltant, assisté du chef opérateur animalier Thomas Labourasse, inspiré (jurerait-on) par les formidables bédés anthropo-militantes d’Alessandro Pignocchi, Benoît Delépine nous invite à partager les visions éminemment subjectives – on n’ose dire animalistes – que ces interlocuteurs ont de la réalité. Et ce changement de point de vue, ça change tout.
« Entre James Bond et Jacques Tati », est-il écrit en exergue sur l’affiche. Le compliment – bien trouvé par un journaliste de La Charente libre – n’est pas usurpé. Mais entre film de genre épuré et burlesque stylisé, Animal totem est probablement aussi, depuis Louise-Michel, le film le plus frontalement politique et radical de son auteur… On ne vous en dit rien de plus. Sinon que Samir Guesmi se coule avec bonheur dans l’univers unique du cinéaste grolandais : plus habitué aux personnages de mec cool et attachant, il incarne un Darius magnifiquement étrange et inquiétant.