NOS JOURS SAUVAGES
Écrit et réalisé par Vasilis KETATOS
Année : 2024
Pays : Grèce
Durée : 104 mn
VOST
avec Daphné Patakia, Nikolakis Zenginoglou, Stavros Toumanis, Popi Semerlogliou
Pas facile d’être grec et cinéaste… et d’échapper au poids écrasant de la beauté de son pays et des clichés qui y sont associés. Ce n’est pas pour rien qu’on a tourné en Grèce tant de films de carte postale, des James Bond, des Mamma mia, des Jason Bourne, des Before midnight, des Lara Croft… En cinémascope comme en chanson, « il y a le ciel, le soleil et la mer » – et bien sûr, le premier imbécile milliardaire venu se convainc aisément que « la misère est moins pénible au soleil ». Il n’y a guère que Ruben Ostlünd qui a filmé, dans son Sans filtre palmé d’Or, une des plus belles plages du monde, sur l’Ile d’Eubée, en théâtre de l’inévitable naufrage du capitalisme arrogant.
Le naufrage du capitalisme, les Grecs l’ont connu en rebond de la crise financière de 2008, entrainant une faillite et une paupérisation sans équivalent en Europe, une chute spectaculaire des revenus, un profond désenchantement et une révolte de la jeunesse. Dix-sept ans plus tard, alors que les plaies sont loin d’être refermées et que la situation peine à s’améliorer, c’est justement de cette jeunesse grecque que Nos jours sauvages brosse le portrait. Chloé, la vingtaine, n’a pas franchement d’ambitions professionnelles – encore faudrait il que la société grecque ait autre chose à proposer que des petits boulots d’esclaves sous-payés. Elle traine avec ses copines, revend à la sauvette sur le port des boites de maquillage fraichement piquées dans la supérette voisine, n’en finit pas de s’engueuler avec ses proches, sœurs, frangins, tous exploités à des postes pourris mais bien insérés dans la société, bref : elle vivote sans parvenir à exprimer le sentiment de profonde révolte qui l’étouffe. Mais les choses tournent mal quand, rentrée chez elle, Chloé doit s’expliquer sur son vol de cosmétiques découvert par sa sœur, qui travaille justement dans la fameuse supérette. La discussion tourne vinaigre, et la jeune fille met les voiles, comme on fugue à vingt ans, sans but…
Une expérience désastreuse du rapport de classes et de domination masculine plus tard, elle rencontre un groupe de jeunes gens qui ont pris la tangente au volant d’un vieux van, errant sur les routes du pays – pas forcément les plus touristiques. Des jeunes qui vivent et expérimentent librement, au jour le jour, leurs émois, leurs idéaux, leurs combats : une utopie collective du XXIe siècle, une sorte de familistère sur roues, carburant au diesel. Comme un animal sauvage qui hésite à se laisser apprivoiser, Chloé observe, juge parfois, s’attache en réalité, tombe comme amoureuse à son insu de cette vie qui lui ressemble tellement : au diable la légalité, vive la solidarité ! À son petit niveau, le groupe s’efforce de combler les défaillances de l’État, dans un pays où nombreux sont ceux qui, pour simplement survivre, cumulent plusieurs emplois ou vivent de combines et de débrouilles : le jour, c’est en s’inventant une mission humanitaire de « lessive itinérante pour toutes et tous », qui les mène de villages côtiers insalubres en camps de mobile-homes de fortune ; la nuit, c’est en redressant les torts faits aux plus démunis – façon Robins des bois / Robins des criques – par les profiteurs du système.
Tout en délicatesse impressionniste, le film réussit à décrire une jeunesse désabusée mais pas désespérée, dont la révolte, intacte, a subtilement mué, rehaussée d’amour pour son prochain (pourvu qu’il le rende bien), de collectivisation réinventée et d’entraide. Nos jours sauvages transpire la liberté, l’énergie de la jeunesse, explose les cadres avec une rare et généreuse sensualité.